La première carte postale n'était pas pour moi.
Elle est arrivée un mardi, glissée sous ma porte. Mon adresse était écrite à la main. Mais le nom, lui, n'était pas le mien. « Pour Lucien Mercier », ça disait.
Moi, je m'appelle Margaux. Et Lucien Mercier, je ne le connais pas. Je venais d'emménager dans ce petit appartement. J'étais seule, avec mes cartons et mes questions. Un mois plus tôt, j'ai quitté quelqu'un, et mon ancienne vie.
Alors le silence, je le connaissais bien. Peut-être que c'est pour ça que cette carte m'a touchée. Devant, il y avait une photo de Lisbonne. Le ciel était bleu, la mer brillait. Et derrière, il y avait juste une phrase :
« Je pense encore à toi. » Pas de signature. Juste une lettre : « C. » Pas d'adresse, pas de nom complet. Juste « C. » et une ville lointaine. Il y avait aussi une petite date, dans un coin, mais je n'ai pas fait attention.
J'ai posé la carte sur la table. « L'ancien locataire », j'ai pensé. « Quelqu'un ne sait pas qu'il est parti. » Ça arrive souvent, quand on déménage. Alors je n'y ai plus pensé. Pas ce jour-là.
Mais un mois plus tard, une autre carte est arrivée.
Cette fois, c'était une photo de Naples. Le même nom : Lucien Mercier. La même écriture, fine et penchée. Et la même phrase : « Je pense encore à toi. » Signée « C. », encore une fois.
J'ai gardé la deuxième carte avec la première. Je les ai mises sur le frigo. Deux villes, deux mers, deux fois la même phrase. Quelqu'un, quelque part, pensait à Lucien Mercier. Et cette personne ne savait pas qu'il n'était plus là.
J'ai commencé à me poser des questions. Qui était Lucien Mercier ? Qui était cette femme — ou cet homme — « C. » ? Pourquoi est-ce qu'elle voyageait autant ? Et pourquoi est-ce qu'elle écrivait toujours la même chose ?
Le mois d'après, une troisième carte est arrivée. Venise, cette fois. Toujours la même phrase. Je l'ai mise avec les autres, sur le frigo. Trois cartes. Trois villes. Une seule personne oubliée. Maintenant, je voulais vraiment comprendre.
J'ai décidé de poser des questions dans l'immeuble. D'abord, j'ai parlé à la gardienne. Elle s'appelait Madame Roche. Elle habitait au rez-de-chaussée depuis trente ans. Si quelqu'un savait quelque chose, c'était elle.
« Lucien Mercier ? » a dit Madame Roche. Elle a réfléchi un long moment. « Oui, je me souviens de lui. » « Il a habité ici, il y a longtemps. » « Avant vous. Avant les autres aussi. »
« Comment était-il ? » j'ai demandé. « Un homme calme », a dit la gardienne. « Toujours poli. Toujours seul. » « Il vivait dans votre appartement, en fait. » « Et puis, un jour, il est parti. »
« Parti où ? » j'ai demandé. Madame Roche a haussé les épaules. « Personne ne le sait », a-t-elle dit. « Un matin, il n'était plus là. » « Il n'a pas laissé d'adresse. Rien du tout. »
Ça m'a paru étrange. Un homme qui part sans laisser d'adresse. Une femme qui écrit, mois après mois. Et entre les deux, un appartement, et moi. Moi qui lisais des mots qui n'étaient pas pour moi.
« Et la femme qui écrit ? » j'ai demandé. « Vous savez qui c'est ? » Madame Roche m'a regardée, surprise. « Quelle femme ? » a-t-elle dit. Alors je lui ai montré les cartes.
Elle les a regardées longtemps. Son visage a changé un peu. « Je ne sais pas », a-t-elle dit enfin. « Mais ces cartes arrivent depuis des années. » « Même quand l'appartement était vide. »
« Des années ? » j'ai répété. « Oui », a dit Madame Roche. « Avant vous, une étudiante habitait là. » « Elle recevait ces cartes, elle aussi. » « Et avant elle, un couple. Les mêmes cartes. »
J'ai senti un petit frisson. Pendant des années, ces cartes sont arrivées. Toujours pour Lucien. Toujours « C. ». Toujours la même phrase, ville après ville. Et personne ne savait pourquoi.
« Est-ce qu'il reste des voisins de cette époque ? » j'ai demandé à la gardienne. Elle a réfléchi. « Monsieur Albert, au quatrième », a-t-elle dit. « Il habite ici depuis quarante ans. Demandez-lui. »
Le soir même, je suis montée au quatrième. Monsieur Albert était un homme petit et maigre. Il avait des yeux gris et une voix douce. Quand j'ai dit le nom de Lucien, il a souri. « Lucien Mercier », a-t-il dit. « Mon vieil ami. »
Il m'a fait entrer et m'a offert un thé. Son appartement était plein de livres et de photos. « Lucien et moi, on jouait aux cartes le dimanche », a-t-il dit. « C'était un homme secret. Il parlait peu de lui. » « Mais une fois, il m'a parlé d'une femme. »
« Une femme ? » j'ai demandé, le cœur battant. « Oui », a dit Monsieur Albert. « Un grand amour de jeunesse, je crois. » « Il m'a dit un jour : J'ai fait une grosse erreur. » « Mais il n'a jamais voulu en dire plus. »
« Et vous savez où il est parti ? » j'ai demandé. Le vieil homme a secoué la tête lentement. « Non. Un jour, il est venu me dire au revoir. » « Il avait l'air triste, mais calme. » « Et après, plus rien. Pas une lettre, pas un mot. »
Je suis redescendue chez moi, pleine de questions. Maintenant, je savais une chose de plus. Lucien a aimé une femme, autrefois. Et il pensait avoir fait une grosse erreur. « C. » était peut-être cette femme. Mais où était-elle ?
Cette nuit-là, je n'ai pas bien dormi. Je pensais à cette femme qui voyageait. Elle écrivait à un homme qui n'était plus là. Et moi, est-ce que j'étais si différente ? Moi aussi, je parlais à quelqu'un qui n'était plus là.
Alors j'ai essayé quelque chose. Sur les cartes, il n'y avait pas d'adresse de retour. Mais un soir, j'ai écrit une réponse quand même. « Lucien n'habite plus ici. Qui êtes-vous ? » Je l'ai envoyée vers la dernière ville, au hasard.
Deux semaines plus tard, ma lettre est revenue. « Destinataire inconnu », disait le tampon rouge. Bien sûr. Je ne savais même pas son nom. Je cherchais une femme sans nom, sans adresse. Une femme qui n'existait que sur des cartes postales.
Les mois ont passé, et les cartes ont continué. Barcelone. Athènes. Une petite ville en Écosse. Je les gardais toutes, dans une boîte. Maintenant, j'avais presque dix cartes. Et toujours la même phrase, comme une chanson triste.
J'ai commencé à attendre ces cartes. C'est bizarre à dire, mais c'est vrai. Chaque mois, je regardais sous la porte. J'espérais voir une nouvelle ville, une nouvelle mer. Cette inconnue était presque devenue une amie.
Le soir, je cherchais les villes sur une carte. Je suivais son voyage avec mon doigt. Du sud au nord, d'une mer à l'autre. Elle ne restait jamais longtemps au même endroit. Elle cherchait peut-être quelque chose, ou quelqu'un.
Mes amis trouvaient cette histoire un peu folle. « Ce ne sont pas tes cartes, Margaux », disaient-ils. Et ils avaient raison, bien sûr. Mais je ne pouvais pas m'arrêter. Ces deux inconnus vivaient maintenant dans ma tête.
Un soir, j'ai regardé les cartes de plus près. J'ai remarqué quelque chose, pour la première fois. Sur chaque carte, il y avait une date. Une toute petite date, dans un coin. Mais ce n'était pas la date du voyage.
C'était toujours le même jour : le 14 juin. Sur toutes les cartes, le même jour. Le voyage changeait, la ville changeait. Mais la date écrite restait la même. Le 14 juin. Toujours le 14 juin.
« C'est un anniversaire », j'ai pensé. « Ou bien le jour où ils se sont rencontrés. » « Ou le jour où il est parti. » Quelque chose s'est passé un 14 juin. Quelque chose que cette femme n'oubliait pas.
Et puis, un jour, une carte différente est arrivée.
Cette fois, la photo montrait ma ville. Ma propre ville, le pont près de la rivière. Le nom était toujours Lucien Mercier. Mais la phrase, cette fois, était plus longue. Mon cœur a battu plus vite quand je l'ai lue.
« Cette année, je viens. Le 14 juin, au café du pont. Comme avant. Je vais t'attendre jusqu'au soir. C. »
J'ai relu ces mots dix fois. La femme allait venir. Ici, dans ma ville. Le 14 juin — c'est-à-dire dans deux semaines. Elle allait attendre Lucien au café du pont. Un homme qui n'allait jamais venir.
J'ai pensé à elle, seule à une table. Elle allait regarder la porte tout l'après-midi. Elle allait espérer, comme avant. Et personne n'allait arriver. Cette idée m'a rendue très triste.
Alors j'ai pris une décision. Le 14 juin, moi, j'allais y aller. Je n'allais pas la laisser attendre seule. Quelqu'un devait lui parler, lui expliquer. Quelqu'un devait lui dire la vérité.
Pendant deux semaines, je n'ai pensé qu'à ça. J'en ai parlé à mon amie Coralie, un soir. « Tu es folle », a dit Coralie en riant. « Tu vas attendre une inconnue dans un café ? » « Pour une histoire qui n'est même pas la tienne ? »
« Justement », j'ai dit. « Ce n'est pas mon histoire. » « Mais ces cartes arrivent chez moi. » « Alors un peu, c'est devenu mon histoire aussi. » Coralie m'a regardée, et elle a arrêté de rire. « D'accord », a-t-elle dit. « Mais sois prudente. »
La nuit, je n'arrêtais pas d'y penser. Et si Clémence ne venait pas ? Et si elle venait, mais refusait de me parler ? Et si la vérité lui faisait trop de mal ? Je tournais ces questions dans ma tête, encore et encore.
Parfois, je me disais d'oublier toute cette histoire. Ces gens n'étaient pas ma famille, ni mes amis. Je ne leur devais rien du tout. Mais chaque fois, je regardais la boîte de cartes. Et je savais que je devais y aller.
Le 14 juin, il a fait très beau. Je suis arrivée au café du pont à midi. La carte ne disait pas d'heure exacte. Alors j'ai décidé d'attendre, moi aussi. Je me suis assise près de la fenêtre.
Les heures ont passé lentement. J'ai bu un café, puis un deuxième. Je regardais chaque personne qui entrait. Un couple, deux étudiants, un vieux monsieur. Mais pas de femme seule. Pas encore.
Vers trois heures, une femme âgée est entrée. Seule, élégante, un foulard autour du cou. Mon cœur a fait un bond. C'était peut-être elle ! Je me suis presque levée de ma chaise. Mais un homme est arrivé, et il l'a embrassée. Ce n'était pas elle.
Et puis, vers cinq heures, elle est entrée.
Je l'ai reconnue tout de suite. C'était une femme âgée, très élégante. Elle portait un foulard bleu et un grand sac. Elle a regardé la salle, lentement. Et ses yeux cherchaient quelqu'un.
Elle s'est assise seule, près de la porte. Elle a posé son sac sur la chaise d'à côté. La chaise vide, pour quelqu'un qui n'allait pas venir. Puis elle a regardé la porte, et elle a attendu. Exactement comme je l'imaginais.
Je suis restée assise un long moment. Je ne savais pas comment lui parler. Que dire à une femme comme elle ? « Bonjour, l'homme que vous attendez est parti » ? Non. C'était trop dur, trop direct.
Mais le temps passait, et elle attendait toujours. Alors je me suis levée. Je suis allée vers sa table, doucement. « Excusez-moi, madame », j'ai dit. « Est-ce que vous attendez Lucien Mercier ? »
La femme a levé les yeux, très surprise. « Oui », a-t-elle dit. « Vous le connaissez ? » Il y avait tellement d'espoir dans sa voix. Pendant une seconde, je n'ai pas pu parler. « Je peux m'asseoir ? » j'ai demandé enfin.
Elle s'appelait Clémence. Elle m'a raconté toute l'histoire, ce soir-là. Cinquante ans plus tôt, elle aimait Lucien. Ils étaient jeunes, et ils se sont promis une chose. « Le 14 juin, au café du pont. Toujours. »
Mais la vie les a séparés. Elle est partie travailler à l'étranger. Lui, il est resté ici, dans cette ville. Au début, ils s'écrivaient chaque semaine. Et puis, un jour, Lucien n'a plus répondu.
« Un jour, il m'a écrit une dernière lettre », a dit Clémence. « Quatre mots : "Arrête, je t'en prie." » « Je n'ai jamais su pourquoi. » « Mais moi, je n'ai pas arrêté. » « J'ai continué à écrire, une carte par an. »
« Pourquoi continuer, alors ? » j'ai demandé doucement. « Parce qu'arrêter, c'était le perdre vraiment », a dit Clémence. « Tant que j'écrivais, il existait encore un peu. » « C'était peut-être idiot. Une vieille femme têtue. » « Mais ces cartes, c'était tout ce qui me restait de lui. »
J'ai pris sa main, doucement. Et je lui ai dit la vérité, enfin. Lucien a quitté l'appartement il y a longtemps. Personne ne sait où il est parti. Ses cartes arrivaient, mais lui, il n'était plus là.
Clémence a écouté en silence. Ses yeux brillaient, mais elle n'a pas pleuré. « Je le savais, au fond », a-t-elle dit. « Cinquante ans, c'est très long. » « Mais je voulais venir une dernière fois. »
« Pourquoi une dernière fois ? » j'ai demandé. Clémence a souri tristement. « Parce que je suis vieille, maintenant », a-t-elle dit. « Cette carte était la dernière. » « Après ce voyage, je ne vais plus voyager. »
Nous sommes restées au café jusqu'au soir. Elle m'a parlé de Lucien, du Lucien de sa jeunesse. Sa voix, son rire, sa façon de marcher. Et moi, j'écoutais, comme on écoute une chanson. Une chanson qu'on ne va jamais oublier.
Avant de partir, Clémence m'a regardée. « Et vous, pourquoi êtes-vous venue ? » a-t-elle demandé. J'ai pensé un moment avant de répondre. « Parce que personne ne doit attendre seul », j'ai dit. Clémence a hoché la tête, et elle a souri.
Elle est partie ce soir-là, vers sa propre vie. Je ne sais pas si je vais la revoir un jour. Mais quelque chose a changé, après ce 14 juin. Maintenant, les cartes ne viennent plus. La boîte sur mon étagère est complète.
Parfois, le soir, je regarde ces cartes. Lisbonne, Naples, Venise, Athènes, et toutes les autres. Une vie entière de villes et de phrases. Et je pense à Clémence, quelque part dans le monde. Et je pense à moi, à la personne que j'ai quittée. Nous gardons tous une carte que nous n'envoyons jamais.
Je ne sais toujours pas qui était vraiment Lucien Mercier. Je ne sais pas pourquoi il est parti, ni où. Ce mystère-là, je ne vais sans doute jamais le comprendre. Mais d'une certaine façon, ça n'a plus d'importance. Parce que maintenant, c'est moi qui me souviens d'eux.