Dans le train de huit heures, il y a une femme. Chaque matin, elle lit un livre. Et chaque matin, je veux lui parler. Mais chaque matin, je ne dis rien.
Je m'appelle Mathéo. J'ai vingt-huit ans, et je suis timide. Très timide. C'est mon grand problème. Je prends ce train pour aller au bureau. Mais en vrai, je le prends pour elle.
Mon travail n'est pas très amusant. Le train est plein de gens fatigués. Et moi aussi, je suis fatigué. Mais il y a cette femme, chaque matin. Et alors, le matin n'est plus si gris.
Elle est toujours là. Elle monte à la même gare que moi. Elle porte un manteau bleu. Et elle a toujours un livre.
Chaque matin, elle lit. Elle ne regarde pas son téléphone, comme les autres. Non, elle lit un livre. Un vrai livre, avec des pages. J'aime ça. C'est rare, aujourd'hui.
Je ne connais pas son nom. Je ne sais rien d'elle. Mais chaque matin, je la cherche des yeux. Et chaque matin, elle est là. Avec son manteau bleu et son livre.
Je veux lui parler. Mais je ne sais pas quoi dire. « Bonjour, j'aime votre manteau ? » Non, c'est bizarre. Alors je ne dis rien. Comme un idiot.
Les semaines passent. Le train, le bureau, le train. Toujours la même chose. Mais il y a un petit moment, chaque matin. Chaque matin, je vois le manteau bleu.
Dans ma tête, j'invente sa vie. Peut-être qu'elle est professeur. Peut-être qu'elle dessine, ou qu'elle chante. Peut-être qu'elle a un chat, comme moi. Je ne sais rien, alors j'invente tout.
C'est idiot, je sais. On ne tombe pas amoureux d'un manteau. On ne tombe pas amoureux d'un livre. Mais chaque matin, je monte dans ce train. Et chaque matin, je cherche ses yeux.
Un jour, le train est très plein. Il n'y a pas de place. Les gens sont debout, serrés. Et la femme au manteau bleu est là. Juste à côté de moi.
Elle est tout près. Je peux voir son livre. C'est un livre sur la mer. Sur la couverture, il y a un bateau. Un petit bateau blanc sur l'eau bleue.
Le train bouge. La femme tombe un peu contre moi. « Oh, pardon ! » dit-elle. « Ce n'est rien », je dis. Et je souris. Elle sourit aussi.
C'est tout. Juste « pardon ». Mais mon cœur bat vite. Toute la journée, je pense à ce moment. À son sourire. Au petit bateau blanc sur l'eau.
Un autre matin, il pleut très fort. Je cours vers le train, sans parapluie. J'arrive trempé, de la tête aux pieds. Dans le train, le manteau bleu est là. La femme me regarde, et elle rit gentiment.
« Vous avez de la chance », dit-elle. « De la chance ? » je demande, surpris. « Oui », dit-elle. « Moi, j'adore la pluie. » « Et vous, vous avez toute la pluie sur vous. » Je ris aussi. C'est la première fois.
Oui, c'est la première fois. Nous parlons, enfin ! Deux petites phrases, juste deux. Mais pour moi, c'est énorme. Toute la journée, je répète ses mots. « Vous avez de la chance. »
Le matin d'après, je veux répondre. Je prépare une phrase dans ma tête. « Bonjour, aujourd'hui il ne pleut pas. » C'est nul, mais c'est un début. Et pourtant, dans le train, je n'ose pas.
La femme lit son livre. Elle est dans un autre monde. Un monde de mer et de bateaux. Et moi, je reste dans mon coin. Avec ma phrase bête, jamais dite.
Le matin d'après, je la cherche. Et elle est là. Manteau bleu, livre sur la mer. Mais cette fois, c'est différent. Cette fois, elle me regarde aussi.
Elle me regarde, et elle sourit. Un petit sourire, juste pour moi. Je souris aussi. Mais je ne dis rien. Encore une fois, je ne dis rien !
Le soir, je parle à mon ami Bastien. « Il y a une femme dans le train », je dis. « Une femme avec un manteau bleu. » « Et alors ? » dit Bastien. « Parle-lui ! C'est simple. »
« Ce n'est pas simple », je dis. « Mais si, c'est simple », dit Bastien. « Tu dis bonjour. Tu poses une question. » « Et après, on va voir. » Bastien a raison. Mais j'ai peur.
Le lendemain, je suis prêt. Aujourd'hui, je vais lui parler. C'est décidé. Je prends le train de huit heures. Mon cœur bat déjà très fort.
Mais la femme n'est pas là.
Je cherche le manteau bleu. Je regarde dans tout le train. Mais elle n'est pas là. La gare passe. Une autre gare passe. Toujours pas de manteau bleu.
C'est bête, mais je suis triste. Très triste, pour une femme. Et je ne la connais même pas. « Demain », je pense. « Demain, elle va revenir. » Mais le lendemain, elle n'est pas là. Et le jour d'après non plus.
Une semaine passe. Pas de femme. Le train est vide, maintenant. Vide, sans le manteau bleu. Je regarde par la fenêtre. Et je pense : c'est fini. Trop tard.
Chaque matin, je garde un peu d'espoir. Je monte dans le train et je regarde. Je regarde à droite, je regarde à gauche. Mais il y a juste des gens fatigués. Des téléphones, des visages gris. Pas elle.
Un jour, je demande à l'homme du quai. « Pardon, vous voyez une femme, ici ? » « Avec un manteau bleu, et un livre ? » L'homme me regarde, surpris. « Non, monsieur. Désolé », dit-il.
Bien sûr, il ne sait pas. Comment est-ce qu'il peut savoir ? Moi non plus, je ne sais rien d'elle. Pas son nom, pas sa rue, rien. Juste un manteau bleu et un sourire.
Je suis en colère contre moi. Pourquoi est-ce que je ne parle pas ? Pourquoi est-ce que j'attends, toujours ? Une belle femme, un beau sourire. Et moi, je ne fais rien. Rien du tout.
Bastien a raison. Je suis trop timide. La vie passe, et moi, je regarde. Comme un homme dans un train. Un homme qui ne descend jamais. Qui regarde les autres vivre.
Mais un matin, tout change.
Je monte dans le train de huit heures. Comme toujours. Je ne cherche plus le manteau bleu. Maintenant, je sais : c'est fini. Alors je regarde mes pieds.
Et là, une voix dit : « Bonjour. »
Je lève les yeux. C'est elle. La femme au manteau bleu. Elle est là, devant moi. Et elle sourit, ce beau sourire.
« Bonjour », je dis. Ma voix tremble un peu. « Vous allez bien ? » demande-t-elle. « Oui, oui », je dis. « Et vous ? » « Ça va », dit-elle. « Je rentre de voyage. » « De voyage ? » je demande.
« Oui », dit-elle. « Ma sœur habite en Italie. » « Je vais chez elle, chaque année. » « Ah », je dis. « L'Italie, c'est beau. » « Très beau », dit-elle. « Mais je suis contente de rentrer. » Et elle me regarde quand elle dit ça.
Je ne sais pas quoi penser. Est-ce qu'elle est contente à cause de moi ? Non, c'est idiot. Mais son sourire dit peut-être oui. Peut-être que oui.
« Vous lisez toujours », je dis. « Des livres sur la mer. » Elle rit. Un joli rire. « Et vous, vous avez un chat », dit-elle. Je la regarde, très surpris.
« Comment vous savez ça ? » je demande. « Il y a des poils blancs sur votre manteau », dit-elle. « Chaque matin. Alors vous avez un chat blanc. » Je suis très surpris. Moi, je regarde son livre. Et elle, pendant tout ce temps, elle regarde mon manteau.
« Vous me regardez, alors », je dis, doucement. Elle devient rouge à son tour. « Un peu », dit-elle. « Comme vous. » Et nous rions, tous les deux. Deux personnes qui se regardent, sans jamais se parler.
« J'adore la mer », dit-elle. « Moi, j'habite en ville depuis toujours. » « Alors je lis des livres sur la mer. » « Un jour, je vais habiter près de l'eau. » « C'est mon rêve. »
« C'est un beau rêve », je dis. « Et vous ? » demande-t-elle. « Quel est votre rêve ? » Personne ne me pose cette question. Je réfléchis un moment. Et puis je dis la vérité.
« Mon rêve, c'est de parler aux gens », je dis. « De ne plus avoir peur. » « De dire bonjour, simplement. » Elle me regarde, surprise. « Mais vous parlez très bien », dit-elle.
« Aujourd'hui, oui », je dis. « Avec vous. » Et voilà, c'est dit. Mon cœur bat très fort. Elle ne dit rien pendant un moment. Le train avance dans le matin gris.
« Je m'appelle Léa », dit-elle enfin. « Mathéo », je dis. « Enchanté. » « Enchantée, Mathéo », dit Léa. Et nous restons là, à sourire. Comme deux personnes un peu bêtes.
La gare arrive. Ma gare. Je dois descendre. Mais je ne veux pas. « C'est ma gare », je dis. « La mienne aussi », dit Léa. « Ah bon ? » je dis. « Depuis toujours ? »
« Non », dit Léa, et elle sourit encore. « À partir d'aujourd'hui. » « Je commence un nouveau travail. Juste ici. » Je suis très surpris, et très content. Léa va prendre ce train. Chaque matin.
Nous descendons ensemble. Sur le quai, il y a beaucoup de gens. Mais je ne vois que Léa. « Alors, à demain ? » je demande. « Dans le train de huit heures ? »
« Peut-être », dit Léa. « Peut-être ? » je demande. Mon cœur tombe. « Le train est grand », dit Léa. « On va peut-être se rater. » Et elle a raison. Demain, le train va être plein. Demain, je vais peut-être chercher son manteau pour rien.
Comme avant. Toujours chercher, jamais trouver. Et là, je ne veux plus jouer à ce jeu. Alors, pour la première fois, je ne réfléchis pas. Je prends un stylo dans ma poche. Je prends sa main, et j'écris sur sa main.
J'écris mon nom et mon numéro de téléphone. « Comme ça, on ne va pas se rater », je dis. Léa regarde sa main. Elle regarde son numéro. Et elle sourit, un très grand sourire. « Vous n'avez plus peur, alors », dit-elle.
« Avec vous, non », je dis. « Plus jamais. » « Alors, à ce soir, Mathéo », dit Léa. « Ce soir, je vous appelle. C'est promis. » Et elle part vers son nouveau travail. Le manteau bleu disparaît dans la foule.
Mais cette fois, je ne suis pas triste. Cette fois, Léa a mon numéro. Et ce soir, mon téléphone va sonner. Je vais au bureau, comme tous les jours. Mais aujourd'hui, tout est différent.
Le ciel gris est presque beau. Le bureau ennuyeux est presque amusant. Et le café de la machine est presque bon. Toute la journée, je regarde mon téléphone. Toute la journée, j'attends ce soir.
Pendant des mois, je regarde un manteau bleu. Pendant des mois, je ne dis rien, comme un idiot. Et puis un matin, je trouve le courage. Juste un petit courage. Juste assez. Maintenant, j'attends. Et pour une fois, j'attends quelque chose de bon.